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Réaction de l'Église à la mort de Piergiorgio Welby Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Pierre François   
10-01-2007
L'Église ne demande pas d'entêtement thérapeutique en fin de vie des patients terminaux. Pourquoi les autorités ecclésiastiques en Italie ont-elles alors refusé les funérailles catholiques à Piergiorgio Welby, qui était entièrement paralysé et qui demandait à ce qu'on mette fin à ses jours? L'abbé Stéphane Seminckx est docteur en médecine et docteur en théologie. Il est plus connu dans les mass-médias comme Porte-parole de l'Opus Dei en Belgique. Nous avons demandé son avis en tant que spécialiste en la matière, et qu'il a écrit à titre personnel, à l'occasion d'un courrier des lecteurs dans La Libre Belgique de la plume d'un médecin qui a eu du mal à admettre la décision des évêques italiens.

Voici l'original de la lettre de l'abbé Stéphane Seminckx:

Le cri du cœur du Dr Van Der Rest au sujet du cas Piergiorgio W

Le cri du cœur du Dr Van Der Rest au sujet du cas Piergiorgio Welby, dans LLB du 31 décembre, m’a profondément interpellé. Comme lui, je m’interroge sur ce qui a pu motiver le refus de l’Eglise d’accorder des funérailles catholiques à ce tétraplégique.

Le communiqué du Vicariat de Rome, qui est compétent en la matière, « précise de ne pas avoir pu accorder de telles funérailles parce que, contrairement aux cas de suicide dans lesquels on présume l’absence des conditions de pleine advertance et de consentement délibéré, la volonté de M. Welby de mettre fin à sa propre vie était connue, en tant qu’affirmée publiquement et de façon répétée, ce qui contraste avec la doctrine catholique (voir le Catéchisme de l’Eglise Catholique, nn. 2276-2283 ; 2324-2325) ».

Si je comprends bien ce communiqué, le cas de Piergiorgio Welby ne relève pas du refus de l'acharnement thérapeutique mais du suicide conscient et délibéré, bien que nécessairement assisté (puisque M. Welby était dans l’incapacité de se donner lui-même la mort). M. Welby a, semble-t-il, affirmé publiquement et de façon répétée sa volonté de mettre fin à sa propre vie et il aurait réclamé la dépénalisation de l’euthanasie à travers les médias, ce qui, pour la doctrine catholique est inacceptable.

Une chose est d'accepter le caractère inéluctable de la mort et de refuser tout acharnement thérapeutique: c'est l'acceptation de la condition humaine et la défense du respect de la dignité de la personne, qui n'a pas à souffrir inutilement d'interventions superflues; une autre est de réclamer la mort de façon consciente et délibérée: c'est la prétention de se faire soi-même l'arbitre de la vie et de la mort.

Vous me direz qu’il s’agit d’une simple querelle de mots et que M. Welby, au milieu de sa détresse, ne s’embarrassait pas de telles subtilités. Et je pense que vous aurez raison. De fait, comme le savent ceux qui accompagnent les malades terminaux, la demande d’euthanasie recouvre le plus souvent autre chose : c’est un appel au secours, une demande d’aide. Et cette aide peut — et même doit — consister, notamment, en l’abstention de traitements disproportionnés.

A ce niveau de notre réflexion, deux questions s’imposent : quelle importance peut avoir la façon dont M. Welby a formulé son désir, s’il est de toute façon légitime d’arrêter un traitement disproportionné ? La seconde question : mais si M. Welby a mal formulé son désir, n’est-ce pas finalement « l’intention qui compte », c'est-à-dire l’intention véritable, ce qu’il avait dans le cœur, plutôt que ce qu’il a dit ?

Examinons la première question, que l’on pourrait aussi formuler de la façon suivante : quelle est la différence entre le fait de demander l’arrêt d’un traitement disproportionné et le fait de demander la mort, si l’effet, le résultat final, est le même ? En morale, ce n’est pas tant l’effet mais d’abord et avant tout l’objet de l’acte qui compte, en d’autres mots ce qu’on « veut faire ». C’est un point que la mentalité utilitariste, dans laquelle nous baignons, comprend difficilement. Tout le débat sur l’euthanasie, dans notre pays, a été biaisé par la méconnaissance de cet aspect fondamental du problème.

Une injection de morphine, selon ce qu’on « veut faire », peut-être un acte méritoire, de soulagement de la douleur, ou un acte criminel, motivé par une volonté homicide.

Dans la perspective de la morale, le paradoxe sui­vant peut même se produire : le médecin qui, sans aucune faute professionnelle de sa part, cherchant à soulager le malade, le tuerait fortuitement, agit bien sur le plan mo­ral, alors que celui qui, cherchant à tuer le patient, le guérirait fortuitement, agit mal sur le plan moral.

Il se peut que l’opinion publique — qui se trouve dans la position du spectateur — condamne le premier et exalte le second, au vu du seul résultat de leurs ac­tes respectifs. Mais la conscience du premier sera sans reproche, tandis que cel­le du se­cond sera grevée. La conscience manifeste la position du su­jet agissant.

C’est pour cette raison que, depuis longtemps, l’Eglise ne refuse plus les funérailles catholiques aux personnes qui se suicident, car les progrès de la médecine ont montré que le geste suicidaire ne correspond souvent pas à ce que la personne « veut faire », car des situations aiguës de dépression peuvent altérer profondément le caractère conscient et délibéré d’un acte.

Or, ce n’est pas l’image d’une personne inconsciente et irresponsable qui a été donnée de Piergiorgio Welby, peut-être bien malgré lui. Et c’est ce qui nous amène à la seconde question, sur le caractère accessoire de la formulation d’une intention par rapport à sa nature réelle.

A mon sens, c’est le battage médiatique réalisé autour de ce cas qui explique les motivations de l’Eglise. L’argument principal des groupes de pression pro-euthanasie réside dans la revendication d’autonomie de la personne face à la mort. Comme cela a été le cas dans d’autres pays, ces groupes mettent en avant des cas extrêmes, tragiques, qu’on tâche d’imposer à l’opinion publique comme l’image évidente d’une autonomie brimée par des interdits surannés.

L’instrumentalisation du cas Welby a eu pour effet de créer l’image d’un malade sûr et déterminé dans son intention de demander la mort et de réclamer le droit à l’euthanasie. Ce n’est pas le moindre des paradoxes : utiliser une personne au nom de son « autonomie ». De fait, je ne suis pas du tout certain que le vrai Piergiorgio Welby ressemblait à l’image qui a été donnée de lui.

Mais cette image est là et pose question : l’Eglise peut-elle y juxtaposer celle, tout aussi publique et médiatisée, de funérailles catholiques ? Elle a sans doute jugé que c’eut été incohérent et que cela aurait risqué de cautionner une image qui contredit un point fondamental de son message. Elle a sans doute pensé aussi que c’eut été injuste vis-à-vis des nombreux malades (d’autres tétraplégiques ou des personnes comme Jean-Paul II), qui refusent ou ont refusé de s’ériger en arbitre de la vie. Nous en arrivons au paradoxe qu’en manipulant le cas Welby, certains groupes de pression ont rendu un très mauvais service à ce malade.

Dans mon parcours de formation comme prêtre, j’ai rencontré un confrère tétraplégique qui, dans son pays, mène un combat de pointe contre l’euthanasie. Il ne peut bouger que la tête. Il confesse de nombreuses personnes et concélèbre la Messe tous les jours. Il entretient un site web et un abondant courrier électronique (il manie l’ordinateur avec sa bouche). Il vit dans un séminaire et l’un des séminaristes m’a confié : « plus que tous mes cours de philosophie et de théologie, ce qui m’a formé comme prêtre, c’est l’exemple de ce confrère et de tous ceux qui l’entourent jour après jour pour l’aider, depuis tant d’années ».

Le communiqué du Vicariat de Rome s’achève en invitant à prier pour le salut éternel de Piergiorgio Welby : ne pas accorder des funérailles catholiques pour des raisons pastorales n’équivaut pas à nier la possibilité du salut. Pour ma part, depuis que je suis au courant de cette affaire, je ne manque pas de prier pour cette personne, sachant tout ce qu’elle a souffert et espérant que « son » combat pour l’euthanasie — auquel je ne peux souscrire — peut se comprendre comme l’expression d’une profonde détresse, qui mérite toute notre compréhension.

 

Dernière mise à jour : ( 23-02-2007 )
 
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