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Jean-Jacques Goldman sur l'altruïsme Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Pierre François   
03-07-2007
Jean-Jacques Goldman (né à Paris le 11 octobre 1951) est un musicien-compositeur français. Dans une interview accordée au Magazine La Vie, recueilli par Elisabeth Marshall et Delphine Roger dans le n° 3225 du 21 juin 2007, il raconte comment le scoutisme a joué un rôle important dans sa jeunesse. La Vie : Comment êtes-vous entré dans le scoutisme ?

Jean-Jacques Goldman :
Pour ma mère juive, arrivée
d’Allemagne en 1933, à l’âge de 11 ans, le passage chez
les Eclaireurs israélites a été, avec l’école, le vecteur
fondamental d’intégration à la société française. Ma
famille n’était pas pratiquante. D’accord avec mon père,
ma mère a choisi de nous envoyer, ma sœur, mon petit
frère et moi, chez les scouts laïcs.

La Vie : Qu’y avez-vous découvert ?

Jean-Jacques Goldman : D’abord, un autre monde, à la fois
rassurant et tolérant, qui ouvrait une alternative à la
famille et à l’école. On peut rater son coup en famille,
échouer à l’école – qui pour moi fut un milieu très dur à
supporter – et être heureux chez les scouts. Aujourd’hui,
les enfants qui vont à l’école dans les cités n’en
sortent pas et ne vivent qu’un seul monde où ils n’ont
d’autre choix que d’être gagnants ou perdants.

La Vie : Le scoutisme, c’est un peu le lieu des premières
fois ?

Jean-Jacques Goldman : Oui, c’est la première fois qu’on
campe à la belle étoile, qu’on allume un feu, qu’on
construit un pont de singe… La nature, la marche,
l’effort physique, la nuit, le froid, c’est là que ça se
passe. J’ai appris l’intimité avec la nature, avec la
nuit et le silence, appris à être seul avec moi-même. A
12 ans, on partait en "explo" à six ou sept en dormant
dans les granges, en cherchant notre route à la boussole,
ce qui ne serait plus possible aujourd’hui. On n’avait
peur de rien. Maintenant, je me sens partout chez moi,
même en Afrique, à l’autre bout du monde. Je sais me
préparer un repas, monter une tente, désinfecter une
plaie, je n’ai pas besoin d’être assisté tout le temps !
C’est chez les scouts aussi que j’ai commencé à jouer de
la guitare, même si je faisais de la musique par
ailleurs. Là que j’ai rencontré les répertoires
contemporains de Graeme Allwright à Bob Dylan. J’ai même
été dans la troupe scoute d’Yves Duteil…

La Vie : La vie en équipe, l’expérience des autres, à quoi
vous a-t-elle servi ?

Jean-Jacques Goldman : A comprendre que l’autre est
différent de moi. C’est bête à dire, mais passer ses
journées, ses nuits ensemble accélère ce processus de
découverte. En faisant la cuisine, des nœuds ou les
premiers secours, on se frotte aux autres, on devient
tolérant, en respectant les capacités de chacun. A
travers des apprentissages factuels, on arrive à
l’essentiel. A 15 ans, je me suis retrouvé plus
expérimenté, en ayant emmagasiné une somme de
connaissances de l’autre plus importante qu’ailleurs.
J’ai appris avec la vie collective à parler une autre
langue. La découverte de soi, des autres, ce sont des
libertés en plus, des verrous qui sautent : on n’a plus
peur de la nuit, de la route, d’une route inconnue. Aux
scouts, on apprend vraiment à entrer en contact avec le
monde, qu’il s’agisse de vendre un calendrier, de
demander un hébergement, de se débrouiller en voyage. Le
rapport à l’autre est sain. Parce qu’on s’est construit
soi-même, l’autre n’est plus un besoin, mais un désir.
C’est l’humanité de base que ne connaissent plus les
enfants lorsqu’ils deviennent incapables de rester seuls
quelques heures loin de leur écran…

La Vie : Est-ce aux scouts que vous avez appris la
solidarité ? L’engagement aux Restos du cœur, à Amnesty
International, cela vient de là ?

Jean-Jacques Goldman :
Non, mais c’est peut-être la
conséquence de ce que j’y ai appris, de ce que ma famille
aussi m’a appris : l’altruisme, le désintéressement, les
vraies valeurs, quoi. Je sais que je peux être heureux
sous une tente, passer de belles vacances avec mes potes
en camping, qu’il y a d’autres choses plus importantes
dans la vie que de gagner de l’argent et de séjourner
dans les grands hôtels. D’autres choses à vivre ensemble.
Aux Restos du cœur, j’ai vu des artistes vraiment
bouleversés devant la valeur infinie qu’on peut découvrir
dans un engagement désintéressé. Ils n’avaient jamais
connu cela.

La Vie : Cérémonies, insignes, promesses, grades… tous ces
rituels du scoutisme vous paraissaient-ils positifs ?

Jean-Jacques Goldman :
Oui, parce que c’était cohérent.
Ces veillées où l’on s’expliquait, c’étaient des prémices
de démocratie participative. Chacun vidait son sac dans
le cadre d’une autorité juste et progressive. A 7-8 ans,
vous pouviez déjà avoir de petites responsabilités, à 10
ans, devenir chef de sizaine, chargé de faire respecter
l’heure ou le rangement. C’est une prise d’autorité
progressive et naturelle qui se transmet et ne
s’apparente pas à l’autoritarisme. J’entends souvent dire
aujourd’hui « J’ai un problème avec l’autorité », mais
quand vous avez fait du scoutisme, l’autorité ne fait pas
peur, n’est pas une ennemie. Je sais que je peux m’y
soumettre et l’exercer sans l’humilier. Je me rappelle
avoir passé seul une journée entière dans une prairie,
puni après avoir fait pas mal de bêtises. Eh bien,
c’était une des meilleures journées de ma vie, passée à
regarder, creuser, rêver, marcher… Le scoutisme, ce n’est
pas du formatage, mais une boîte à outils où l’enfant se
frotte aux expériences : le rapport au travail, à
l’autorité, aux autres. On se découvre des capacités. A
chacun d’en faire une force pour sa vie.

La Vie : Vous avez déjà trois grands enfants, deux petits
et bientôt une nouvelle petite fille, qu’avez-vous à cœur
de transmettre ? Les apprentissages du scoutisme vous
semblent-ils encore adaptés aux jeunes d’aujourd’hui ?

Jean-Jacques Goldman :
Quand Ségolène Royal parle
d’encadrements militaires, on n’en est pas loin. Il ne
s’agit pas de bagne, mais de règles de vie à respecter.
Des bases d’existence à transmettre si les parents ne
l’ont pas fait. C’est important de transmettre, de ne pas
laisser la jeunesse livrée à elle-même, en friche. Encore
faut-il s’adapter. Là où nous étions, à 14 ans, de jeunes
garçons de 1,50 mètre, vous avez maintenant de grands
gaillards de 1,90 mètre. Et ces grands gars se retrouvent
souvent sans père, dans des familles monoparentales, face
à une école qui s’est beaucoup féminisée dans son
encadrement. On n’a pas pris en compte ces faits
nouveaux, ce problème d’autorité physique entre 12 et 15
ans. Nous, on était en face d’hommes plus grands que
nous ! Et cela change les choses. J’ai beaucoup d’amis de
ma génération que je sens mal à l’aise avec l’autorité,
qui pensent que l’exercer n’est pas bien. On confond
autorité et autoritarisme et les plus faibles en
pâtissent aujourd’hui. Les gars que j’ai rencontrés en
prison lors d’un atelier à Fleury-Mérogis paient très
cher de n’avoir pas eu des parents autoritaires, qui
savaient les garder à la maison. Personne ne leur a
expliqué comment être maître de soi. Dans un bon rapport
à l’autorité, on n’a pas besoin de répression et il vaut
peut-être mieux se libérer d’une autorité que de ne pas
en avoir du tout. Je crois que le scoutisme m’a donné une
vision tranquille de l’autorité, qui me permet
aujourd’hui de mieux me rebeller contre l’autoritarisme
ou les abus de pouvoir.
Dernière mise à jour : ( 03-07-2007 )
 
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